Une mention plus longue avec de larges extraits sur deux pages de l'interview
accordée à Katia de la Ballina dans le magazine TV Grandes chaines. Des citations aussi dans le Madame Figaro (en
date du 31 octobre) .
Blog du livre "La nudité pratiques et significations"
de Christophe Colera - Editions du Cygne

Une mention plus longue avec de larges extraits sur deux pages de l'interview
accordée à Katia de la Ballina dans le magazine TV Grandes chaines. Des citations aussi dans le Madame Figaro (en
date du 31 octobre) .
J
ournal télévisé de 20 h de France 2 sur la nudité le 3 octobre au soir. Suivre le lien http://down.under.over-blog.com/article-36927721.html

Je l’avoue, j’ai été bluffée…
Le nudité - Pratiques et significations (Editions du Cygne) est un essai passionnant, riche d’illustrations et d'exemples issus de l’Histoire et de la culture que je n’ose plus écrire universelle, à l’écriture lisse et au raisonnement sans faille, où l’on découvre une nudité complexe et protéiforme, allant de l’affirmation au don, en passant par l’humiliation et la plus part du temps mélangeant plusieurs de ces significations, où l’amour et la peur, la vie et la mort en sont les temps forts.
De la préhistoire à nos jours et aux quatre coins du monde, on se rend compte que la nudité
ne devrait s’écrire qu’au pluriel bien que le nu soit universel. 175 pages que l’on dévore, un totem sans
tabou !
LC : La définition de la nudité est-elle modifiée d'un point de vue occidental et universel avec la problématique de la burka ?
Christophe Colera : Chaque culture a sa définition de la nudité. Au Moyen-Age être nu
peut signifier simplement qu’on est en chemise, comme chez les Romains de l’Antiquité le mot « nu » pouvait s’appliquer à un guerrier sans arme. Le mot peut donc être très extensif et
désigner parfois tout accoutrement ou tout équipement inapproprié à une circonstance donnée. Mais généralement le cœur de sa définition a toujours un rapport avec le dévoilement de parties du
corps qui devaient rester cachées.
C’est vrai que le renouveau « postcolonial » de la culture islamique fait découvrir aux Occidentaux que des formes de nudités qu’ils croyaient anodines comme celle des cheveux peuvent
être jugées par certains aussi choquantes que pour un chrétien celle des seins ou des parties génitales. Pourtant le tabou des cheveux de la femme exposés en public appartient à une sorte de
fond commun de la culture méditerranéenne antique, dont par exemple Saint Paul s’était fait l’écho dans ses prescriptions sur le voile des jeunes filles. La burqa et le niqab révèlent aux
Occidentaux que même la nudité du visage féminin dans certaines cultures peut poser problème, mais là encore ce n’est pas si nouveau que cela.
Les circonstances où la femme doit voiler son visage sont fréquentes dans diverses civilisations depuis des millénaires. Par exemple l’universitaire Lloyd Llewellyn-Jones a récemment rappelé
que, dans la Grèce antique, il y avait toute une gamme de voiles pour femmes y compris pour le visage. C’est le corollaire de l’érotisation du corps entier de la femme après la dissimulation de
la vulve dans la station verticale. Toute partie du corps de la femme peut susciter le désir. Et donc la volonté de protection et d’autoprotection des femmes (car elle peut aussi émaner de leur
volonté) peut aller jusqu’au voile intégral.
LC : Cela me gêne que tu parles d’autoprotection et
volonté propre pour des femmes évoluant dans une société qui les considère comme d’éternelles mineures légales et qui les assujettit aux hommes de manière évidente… Quelle est la valeur de
cette autodétermination ?
Christophe Colera : Tu
as en partie raison. Dans de nombreux cas (par exemple dans les secteurs ruraux de la société afghane pachtoune), le voile intégral est simplement imposé de manière autoritaire et patriarcale
par les hommes. Mais il y a aussi des cas (notamment chez les Musulmanes d’Europe) où le voile intégral est délibérément choisi pour refuser le consumérisme sexuel et la compétition pour la
beauté en vogue en Occident. C’est pourquoi je distinguais protection et autoprotection. L’anthropologie doit prendre acte de ces divers cas de figure sans les juger.
LC : La nudité est consubstantielle de la peau, son organe premier si je puis dire. Comment considérer dès lors les "violences esthétiques" telles que les
tatouages, piercings, les scarifications ? Quelles sont leurs significations du point de vue de la nudité et des quatre types de nudité que tu as mises en évidence
?
Christophe Colera : Ces pratiques constituent un véritable « travail » sur la
peau. Un travail artistique, comme le maquillage d’ailleurs. On pourrait considérer ça, comme une « couche » de culture posée sur la peau. Une couche non-vestimentaire. L’utilisation
de la peau comme un support de création sur lequel on peint, on écrit, on grave. Ces pratiques sont culturelles au sens où leur niveau d’élaboration ne répond pas à un besoin purement
fonctionnel (la peau vit très bien sans tatouages), mais pas au sens où on devrait les opposer à la nature, car s’enduire le corps de boue ou de poussière fait partie des pratiques animales les
plus répandues, donc ce « travail » sur la peau existe chez de nombreux grands mammifères, même à une niveau très sommaire.
Il semble que le tatouage ou la scarification aient été la règle dans les sociétés du paléolithique et du néolithique. On peut se demander pourquoi cela a tendu à disparaître dans de nombreuses
sociétés « vêtues ». Chez les chasseurs-cueilleurs ces pratiques ornaient la nudité, et même la cachaient d’une certaine façon. Il semble qu’aujourd’hui elles visent à la mettre en
valeur. Dans cette mesure, elles entrent dans ce que j’appelle la « nudité-affirmation », c’est une puissance individuelle qui cherche à s’affirmer dans un corps nu orné d’un
tatouage. Mais dans la mesure où l’humain peut combiner diverses significations, parfois même les plus antagonistes, dans une même action, les tatouages et scarifications peuvent aussi relever
d’un autre idéal-type, celui de la « nudité-humiliation ». On peut en quelque sorte s’humilier par l’exhibition de sa nudité, et ajouter à cette humiliation une scarification
particulièrement douloureuse. Mais surtout on peut humilier autrui de cette façon, comme il était d’usage dans les marchés d’esclaves de l’Empire romain par exemple, où l’esclave, montré
entièrement nu, portait sur l’épiderme la marque de son propriétaire.
LC : Donc finalement le caractère « violent » de ces actes à
l’agard du corps ne serait qu’une conséquence et non une fin en soi. De mon côté, j’y discernais, outre l’évident degré de transgression et d’affirmation de soi (à la fois
positif et négatif), quelque chose de beaucoup plus ambivalent, entre l'ésthétique et la mort, la douleur et le plaisir...
Christophe Colera : Que les gens qui se mutilent ou se scarifient investissent dans cette expérience une dimension quasi-initiatique qui met
en jeu le lien consubstantiel entre vie et mort, création-destruction, plaisir-souffrance, cette affirmation par la négation, la proximité des pôles contradictoires qu’a explorée Georges
Bataille, qu’ils veuillent éprouver dans cette humiliation de la chair sa sublimation, sa sanctification aurait-on dit autrefois c’est très probable, du moins dans notre Occident encore marquée
par le christianisme, bien plus qu’il ne le croit. Mais c’est là le constat qu’on peut faire, si tu veux, du point de vue de l’action « en train de se réaliser ». Du point de vue du
résultat, en revanche, qui est la marque sur l’épiderme, on a une nudité transformée en texte, comme par le tatouage, et donc sa signification et sa
valeur affirmative peut être ré-haussée aux yeux de la société par l’épreuve que le sujet s’est infligé. Tout dépend bien sûr ensuite du code culturel dans lequel la marque est saisie. Dans
beaucoup de milieux la scarification, surtout si elle s’est effectuée sans conformité avec les canons esthétiques de la communauté, peut passer tout simplement pour révoltante et valoir à son
auteur une exclusion complète du groupe, même dans des sociétés relativement individualistes comme la nôtre. Le tatouage aussi d’ailleurs.
LC : Comment interprètes-tu la dimension contemporaine de la nudité qui tend à vouloir aller toujours plus loin, toujours au plus près, et qui
privilégie le gros plan chirurgical dans le porno par exemple ?
Christophe Colera : Il y a plusieurs dimensions là-dedans. Bien sûr il y a
le fait que le regard du spectateur occidental du 20ème siècle (et, avec des nuances, du consommateur de médias occidentaux partout dans le monde) s’est habitué à la nudité, tout en
gardant un arrière plan chrétien de fascination pour elle (l’origine de l’humanité, Adam et Eve, l’innocence). Du coup, il faut cerner la nudité de « plus près » pour entretenir
l’excitation. D’où les gros plans. Déjà dans les années 60 les lecteurs des revues coquines aux Etats-Unis, un peu blasés, leur écrivaient pour pouvoir mieux voir les anus des filles.
C’est une course à la transgression, qui se double d’une seconde dimension que ceux qui s’intéressent à la neurologie commencent à peine à explorer : le trouble que la vue d’organes en
gros plan provoque dans la perception qu’il a de son propre corps. Ce sont des sortes de « parasitages » des fonctions cérébrales que l’on connaît assez mal mais qui contribueraient
au succès du hard core. Il faut voir que la peau n’est pas seulement un rempart, mais aussi un organe charnière qui à la fois reçoit des apports
extérieurs (l’eau, le vent, les brûlures, les caresses, les coups etc), mais aussi « exprime » quelque chose de l’état intérieur du corps.
Du coup le souci pour ce qui se passe à la surface de la peau, peut aussi inviter à vouloir « percer » cette enveloppe de l’individualité, pour aller voir ce qu’il se passe en
dessous, tout en sachant que cette pulsion scopique qui pousse à vouloir voir au-delà de la peau entraîne la mort de l’individu. Il existe une littérature maculine chrétienne médiévale sur ce
qu’est la femme « sous la peau ». Georges Didi-Huberman a avancé l’hypothèse que cette thématique était présente à l’arrière plan de toute la peinture de Botticelli à la Renaissance,
y compris de ses Vénus les plus pures. Et elle trouve sa réalisation explicite chez Sade, ou dans les éventrations après le viol auxquels les guerres donnent parfois lieu. Les gros plans sur
les vagins lèvres écartées ou sur les anus sont à l’intersection du besoin de nudité de la peau que ressent le spectateur et de la recherche du « plus nu que le nu », du nu « de
l’intérieur ». Comme si l’objet de son fantasme n’était jamais assez nu. Parce que le plaisir de la dénudation l’emporte sur la nudité elle-même.
Le fait que tout soit concentré dans la vision, sans trop d’exutoires tactiles, contribue peut-être à cette logique de la surenchère. Mais c’est un phénomène qui est aussi lié aux ambiguïtés du
« don » que constitue la nudité (et spécialement la nudité féminine d’ailleurs) : parce que ce qui se donne dans la nudité, dans l’effeuillage du corps, se présente toujours
comme une promesse non tenue. Ce qui s’annonce excède toujours ce qui s’obtient in fine. Cela peut aussi expliquer une volonté de compenser la frustration en allant « toujours plus
loin ». En ce sens la phrase de Flaubert - « la contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette » - prononcée sur un ton mélancolique et morbide, fonctionne
peut-être sur un mode plus conquérant chez beaucoup d’hommes, plus positif en somme dans l’inconscient du spectateur frustré. On a ça chez Nabokov quand son héros amoureux voudrait retourner
Lolita comme un gant pour avoir ses organes à l’extérieur. Evidemment on parle là du porno et de la dénudation vus par les hommes. Le point de vue féminin là-dessus est peut-être différent, et,
en tout cas, moins bien connu, moins documenté dans la littérature.
LC : Je suis curieuse de connaître ton point de vue sur la récente expo chinoise de sculptures réalisée à partir de
cadavres humains. Plus nu que le nu. Quelle signification de la nudité, de l'intégrité de la personne et de la pudeur dans ce cas particulier ?
Christophe Colera : Dans la mesure où ce sont des écorchés il y a là aussi, comme dans les gros plans du X, la volonté de poursuivre la conquête de la nudité au-delà de
l’épiderme. Et donc dans la mort de l’objet regardé puisque nul ne peut vivre sans sa peau. Mais cette volonté de connaître, de voir, et de posséder par le regard, heurte de front le tabou
universel du respect des morts, dont Pascal Boyer a montré qu’il s’enracine dans une programmation cérébrale de l’homo sapiens qui lui fait à la
fois aimer le souvenir de l’être qui lui était cher et ressentir comme insupportable sa présence à l’état cadavérique (programmation paradoxale, conflictuelle, dont l’homo sapiens et le
néanderthalien ont dépassé les contradictions par les rituels funéraires et le deuil). La violation du tabou, qui obéit peut-être à une logique purement commerciale, provoque un trouble bien
compréhensible. Mais il est intéressant de voir qu’elle n’est pas la première du genre. Par exemple les kukukuku en Papouasie vivent encore avec les cadavres fumés de leurs morts qu’ils
exposent partiellement nus dans leurs huttes. Cette mise en scène de la nudité cadavérique a le mérite de mettre au jour les ambivalences de la nudité (ce que Freud appelait Eros et Thanatos,
mais ce n’est pas un vocabulaire très adéquat ici), sa face obscure refoulée par notre société, comme est souvent refoulé, d’une manière générale ; dans le discours dominant tout ce qui
rattache la nudité à la saleté, à la laideur, à la faiblesse, à la fragilité.
LC : Merci Christophe pour cet entretien tout aussi
limpide et passionnant que ton ouvrage !

Christophe Colera, né en 1970, est docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, et titulaire d’une maîtrise de philosophie. Il a écrit en 2004 "Individualité et
subjectivité chez Nietzsche" (L'Harmattan) puis plusieurs articles en rapport avec la construction sociale de la subjectivité. Sous pseudonyme, il a aussi publié divers essais et récits, ainsi
qu'un roman. Il défend une conception "moniste" de l'humanité qui réconcilie l'anthropologie naturelle et l'angle d'approche des "sciences humaines".
par
Suite à la lecture enthousiaste de « La nudité Pratiques et significations », j’ai posé quelques questions à son auteur, Christophe Colera. Il m’a offert un florilège de tuyaux de poils d’une acuité actuelle : de l’homme primate, Darwin mis à nu, les androïdes d’apparence humaine, au parcours de Christophe, tête chercheuse riche et variée, qui en plus de toutes ses qualités intellectuelles ne manque pas d’esprit ni encore moins d’humour. Le pied intégral, quoi !
Le Mague : Quel est ton parcours et ton champ d’étude qui t’ont amené, je suppose, à soutenir une thèse autour de la Nudité et ses précipités sans trop te poiler ?
Christophe Colera : Ce n’est pas une thèse (ma thèse je l’ai faite sur un tout autre sujet, elle sera bientôt publiée). C’est une recherche que je mène depuis longtemps en parallèle avec
d’autres. Je suis du genre à travailler sur trois ou quatre thèmes à la fois (en philo, en sciences sociales). Sans me presser, je les laisse se décanter. Celui-là me poursuit depuis
l’adolescence. Langage du corps-tabous sociaux-transgression. J’ai eu ma phase freudo-marxiste à 20 ans. Puis, à la fin des années 1990, j’ai découvert la psychologie évolutionniste (très
développée aux Etats-Unis) qui remet en cause la frontière entre sciences humaines et sciences naturelles, et même dynamite pas mal les méthodes de la sociologie et de l’anthropologie
« culturelle » classiques. La nudité était un sujet parfait pour relever un défi théorique de haute volée : la conciliation de ce naturalisme avec un des héritages des sciences
humaines traditionnelles, les idéaux-types (ou idéaltypes) de Max Weber. Et en même temps, ça permettait de se confronter à un sujet qui fascine notre époque, qui l’envahit même, dans les images
et dans les pratiques. La mort de Dieu, la dé-spiritualisation des institutions, tout ça renvoie chacun à son corps, à la volonté de le mettre au centre des rapports sociaux. Un corps qui veut
exprimer de plus en plus son dépouillement, son animalité.
Le Mague : Comment les engeances intellectuelles aux corps poilus ont interprété les résultats publiés de tes analyses fécondes autour de la nudité ?
Christophe Colera : Il est un peu trop tôt pour répondre à cette question. Les recensions universitaires mettent toujours du temps à s’écrire. Je pense que les tenants des dogmes
sociologiques de telle ou telle école se méfieront parce qu’ils n’y retrouveront pas nécessairement le langage auquel ils sont habitués. Au moment de sa rédaction, le livre a été soutenu par des
francs-tireurs, des esprits « pluridisciplinaires » comme le sexologue Jacques Waynberg. Après publication le romaniste Paul Veyne l’a bien aimé aussi.
Le Mague : Et bien comme ça Christophe, est-il vraisemblable que l’homme descende du singe et la femme de la guenon et que les poils ont joué un rôle prépondérant dans cette drôle
d’histoire, dont me parlait déjà mon grand-père chimpanzé en Afrique ?
Christophe Colera : Non non, pas du tout, l’homme ne descend pas du singe. L’homme est un primate, issu d’un genre « homo » qui coexiste avec d’autres genres de primates (et
d’ailleurs mieux vaut ne pas entrer dans le détail des classifications car elles font débat parmi les zoologistes). Il est très semblable aux autres espèces membres de ce genre (les homo
erectus, neanderthalensis etc.) aujourd’hui disparues, et assez peu distinct génétiquement du chimpanzé et du gorille. Il faut d’abord poser ces points communs, cette familiarité, cette
animalité partagée, avant de décliner les différences. Sans quoi on tombe dans l’anthropocentrisme (et ses connotations spiritualistes). D’une certaine façon, nous sommes tous des
singes. C’est le constat de départ. Ce qui est très frappant c’est que l’humain est un singe nu comme disait Desmond Morris, c’est-à-dire pratiquement sans poil, que ce qui lui reste de poil
(sur la tête, le pubis, sous les bras) se trouve localisé aux mêmes endroits que chez le fœtus du chimpanzé, et que l’absence de vêtements provoque un stimulus sexuel. Comment en est-on arrivé
là ? Il faut sonder l’évolution de nos ancêtres pour comprendre.
Le Mague : Comment tu te situes par rapport aux théories de Darwin en débat actuellement ?
Christophe Colera : Il n’y a pas de débat scientifique sur les théories de Darwin. Tout esprit scientifique en ce moment est darwinien. Seuls certains religieux contestent Darwin. En
revanche il y a au sein du courant darwinien des tas de querelles d’interprétation, des thèses concurrentes pour expliquer tel ou tel phénomène (entre autres la nudité, je les expose dans mon
livre), ce qui est normal et sain. Et dans les sciences humaines du XXe siècle il y a eu une très forte réticence à tirer toutes les conséquences du darwinisme, mais on en vient peu à
peu à admettre que la culture n’est pas séparée de la nature, et donc à inclure Darwin aux sciences « humaines » aussi. La culture n’est qu’un des aspects du fonctionnement
naturel de notre espèce (d’ailleurs d’autres espèces ont aussi des cultures). Et si les cultures sont plurielles, et non directement réductibles à des besoins matériels univoques, elles
sont néanmoins traversées par des constantes universelles. Des constantes liées à des mécanismes biologiques communs à notre espèce et en grande partie forgés en des temps où la lutte pour la
survie était le lot quotidien de nos ancêtres.
Le Mague : Quel a été l’impact du « nu affirmation » de soi libéré des carcans des préjugés dans l’histoire sociale et quel en a été le frein à cette poilade collective et
festive ?
Christophe Colera : Ce que j’appelle la « nudité-affirmation », c’est le fait que dans toutes les sociétés, l’humain mâle et femelle puise dans le renoncement aux vêtements une
force pour imposer un potentiel et un pouvoir (et notamment pour contester un ordre). Le vêtement aussi donne de la force en tant qu’il rattache à une classe sociale, une génération, un souvenir
personnel agréable etc., mais l’abandon du vêtement introduit une affirmation d’une autre sorte, à la fois plus individuelle et qui puise aussi aux racines communes de toute notre espèce, aux
sources de notre animalité commune. Ce potentiel a travaillé les cultures sous toutes les latitudes, mais il a joué un rôle particulièrement fort (et particulièrement bizarre quand on y
réfléchit) dans la métaphysique et l’art européens (occidentaux), via les Grecs, avec toutes sortes de rebondissements ultérieurs (la Renaissance, les XIXe et XXe siècles)
qui ont été autant d’enjeux de batailles, avec des tas d’instrumentalisations politiques aussi, et de tentatives d’endiguer le phénomène.
Le Mague : Penses-tu qu’aux jours d’aujourd’hui policés à tout va, le nu puisse encore exercer une implication subversive sans se couper les poils en quatre et être récupéré par un fils de
pub inculte ?
Christophe Colera : Essaie de te déshabiller dans un autobus ou à l’audience d’un tribunal et tu verras. Le tabou de la nudité publique fonctionne toujours – elle n’est valorisée que dans
des espaces très spécifiques.
Le Mague : Dans ton livre, tu abordes « La nudité comme humiliation ». Penses-tu que bon nombre de coupe-tifs soient des pervers polymorphes qui s’ignorent et qu’ils pourraient
peut-être se recycler dans la moumoute ou la choucroute si seulement ils en avaient conscience ?
Christophe Colera : Euh, les types qui rasent les crânes des prisonniers dans les camps peut-être… Mais je n’ai toujours pas trouvé en ville de salon où les coiffeuses officieraient à
poil…
Le Mague : Dans ta conclusion tu écris, je te cite : « Il est tout à fait concevable qu’une légalisation « du droit à la nudité » en tout lieu telle qu’elle est demandée
par certains, ou même que des modifications profondes de la nature humaine par incorporation d’instruments technologiques au corps, mutation génétique ou création de machines androïdes capables
de développer de nouvelles interactions avec l’être humain, aboutissent un jour à un changement profond de la conscience que chacun a de son propre corps et de celui des autres ». J’ai comme
qui dirait un poil sur la langue à piger ! Tu peux m’expliquer ta science fiction ?
Christophe Colera : Le jeu est ouvert, notre espèce traverse une révolution en ce moment. Elle a enfin les moyens de se comprendre et se connaître sur des bases rationnelles, elle sait
comment se modifier elle-même par la technologie. Elle peut changer sa sexualité, et donc aussi beaucoup d’aspects de son organisation sociale avec moins de craintes superstitieuses que par le
passé, pour le meilleur et pour le pire. Si on modifie volontairement ou involontairement les hormones des gens (ce qui peut soit tuer soit tonifier leur libido), ou si on les oriente vers des
vies virtuelles devant des écrans d’ordinateurs, si on les flanque un jour d’androïdes d’apparence humaine dépourvus de pudeur, il y a fort à parier que les normes comportementales communes à
l’espèce depuis 200 000 ans et l’image que l’humain a de lui-même pourraient en prendre un sacré coup. Tout est possible, tout comme un grand retour aux vieux tabous si la situation se
gâte.
Le Mague : Après les poils sous toutes ses coutures, qu’est-ce que tu étudies en ce moment ?
Christophe Colera : Je travaille sur plusieurs sujets. Le plus ambitieux étant celui d’une redéfinition de l’ontologie, du politique et de l’éthique sur la base d’une anthropologie naturaliste. Travail de longue haleine.
Le Mague : Si tu as quelque chose à rajouter, c’est pas le moment de te stresser les poils de la pensée. Je t’écoute toujours avec beaucoup de plaisir.
Christophe Colera : Merci beaucoup, mais j’ai un poil dans la main pour répondre à cette dernière question. Donc rien à ajouter !
Christophe Colera : « La nudité Pratiques et significations », éditions du Cygne, 2008, 20 € à
retrouver ici !
Avis aux chercheur(e)s en sciences sociales, le Mague est toujours à l’écoute attentive de vos réflexions et analyses afin de les proposer en partage et à la diffusion du plus grand nombre.
le 23/04/2009 http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article6074
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