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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 12:26
Dimanche 13 septembre 2009

 

http://lilicastille.over-blog.com/article-36027573.html

 

 

Je l’avoue, j’ai été bluffée…

 

Le nudité - Pratiques et significations (Editions du Cygne) est un essai passionnant, riche d’illustrations et d'exemples issus de l’Histoire et de la culture que je n’ose plus écrire universelle, à l’écriture lisse et au raisonnement sans faille, où l’on découvre une nudité complexe et protéiforme, allant de l’affirmation au don, en passant par l’humiliation et la plus part du temps mélangeant plusieurs de ces significations, où l’amour et la peur, la vie et la mort en sont les temps forts.

 

De la préhistoire à nos jours et aux quatre coins du monde, on se rend compte que la nudité ne devrait s’écrire qu’au pluriel bien que le nu soit universel. 175 pages que l’on dévore, un totem sans tabou !

 

LC : La définition de la nudité est-elle modifiée d'un point de vue occidental et universel avec la problématique de la burka ?

 

Christophe Colera : Chaque culture a sa définition de la nudité. Au Moyen-Age être nu peut signifier simplement qu’on est en chemise, comme chez les Romains de l’Antiquité le mot « nu » pouvait s’appliquer à un guerrier sans arme. Le mot peut donc être très extensif et désigner parfois tout accoutrement ou tout équipement inapproprié à une circonstance donnée. Mais généralement le cœur de sa définition a toujours un rapport avec le dévoilement de parties du corps qui devaient rester cachées.
C’est vrai que le renouveau « postcolonial » de la culture islamique fait découvrir aux Occidentaux que des formes de nudités qu’ils croyaient anodines comme celle des cheveux peuvent être jugées par certains aussi choquantes que pour un chrétien celle des seins ou des parties génitales. Pourtant le tabou des cheveux de la femme exposés en public appartient à une sorte de fond commun de la culture méditerranéenne antique, dont par exemple Saint Paul s’était fait l’écho dans ses prescriptions sur le voile des jeunes filles. La burqa et le niqab révèlent aux Occidentaux que même la nudité du visage féminin dans certaines cultures peut poser problème, mais là encore ce n’est pas si nouveau que cela.
Les circonstances où la femme doit voiler son visage sont fréquentes dans diverses civilisations depuis des millénaires. Par exemple l’universitaire Lloyd Llewellyn-Jones a récemment rappelé que, dans la Grèce antique, il y avait toute une gamme de voiles pour femmes y compris pour le visage. C’est le corollaire de l’érotisation du corps entier de la femme après la dissimulation de la vulve dans la station verticale. Toute partie du corps de la femme peut susciter le désir. Et donc la volonté de protection et d’autoprotection des femmes (car elle peut aussi émaner de leur volonté) peut aller jusqu’au voile intégral.

 

 

LC : Cela me gêne que tu parles d’autoprotection et volonté propre pour des femmes évoluant dans une société qui les considère comme d’éternelles mineures légales et qui les assujettit aux hommes de manière évidente… Quelle est la valeur de cette autodétermination ?


Christophe Colera :
Tu as en partie raison. Dans de nombreux cas (par exemple dans les secteurs ruraux de la société afghane pachtoune), le voile intégral est simplement imposé de manière autoritaire et patriarcale par les hommes. Mais il y a aussi des cas (notamment chez les Musulmanes d’Europe) où le voile intégral est délibérément choisi pour refuser le consumérisme sexuel et la compétition pour la beauté en vogue en Occident. C’est pourquoi je distinguais protection et autoprotection. L’anthropologie doit prendre acte de ces divers cas de figure sans les juger.

 


  


LC : La nudité est consubstantielle de la peau, son organe premier si je puis dire. Comment considérer dès lors les "violences esthétiques" telles que les tatouages, piercings, les scarifications ? Quelles sont leurs significations du point de vue de la nudité et des quatre types de nudité que tu as mises en évidence ?

 

Christophe Colera : Ces pratiques constituent un véritable « travail » sur la peau. Un travail artistique, comme le maquillage d’ailleurs. On pourrait considérer ça, comme une « couche » de culture posée sur la peau. Une couche non-vestimentaire. L’utilisation de la peau comme un support de création sur lequel on peint, on écrit, on grave. Ces pratiques sont culturelles au sens où leur niveau d’élaboration ne répond pas à un besoin purement fonctionnel (la peau vit très bien sans tatouages), mais pas au sens où on devrait les opposer à la nature, car s’enduire le corps de boue ou de poussière fait partie des pratiques animales les plus répandues, donc ce « travail » sur la peau existe chez de nombreux grands mammifères, même à une niveau très sommaire.
Il semble que le tatouage ou la scarification aient été la règle dans les sociétés du paléolithique et du néolithique. On peut se demander pourquoi cela a tendu à disparaître dans de nombreuses sociétés « vêtues ». Chez les chasseurs-cueilleurs ces pratiques ornaient la nudité, et même la cachaient d’une certaine façon. Il semble qu’aujourd’hui elles visent à la mettre en valeur. Dans cette mesure, elles entrent dans ce que j’appelle la « nudité-affirmation », c’est une puissance individuelle qui cherche à s’affirmer dans un corps nu orné d’un tatouage. Mais dans la mesure où l’humain peut combiner diverses significations, parfois même les plus antagonistes, dans une même action, les tatouages et scarifications peuvent aussi relever d’un autre idéal-type, celui de la « nudité-humiliation ». On peut en quelque sorte s’humilier par l’exhibition de sa nudité, et ajouter à cette humiliation une scarification particulièrement douloureuse. Mais surtout on peut humilier autrui de cette façon, comme il était d’usage dans les marchés d’esclaves de l’Empire romain par exemple, où l’esclave, montré entièrement nu, portait sur l’épiderme la marque de son propriétaire.


 LC : Donc finalement le caractère « violent » de ces actes à l’agard du corps ne serait qu’une conséquence et non une fin en soi. De mon côté, j’y discernais, outre l’évident degré de transgression et d’affirmation de soi (à la fois positif et négatif), quelque chose de beaucoup plus ambivalent, entre l'ésthétique et la mort, la douleur et le plaisir...

Christophe Colera : Que les gens qui se mutilent ou se scarifient investissent dans cette expérience une dimension quasi-initiatique qui met en jeu le lien consubstantiel entre vie et mort, création-destruction, plaisir-souffrance, cette affirmation par la négation, la proximité des pôles contradictoires qu’a explorée Georges Bataille, qu’ils veuillent éprouver dans cette humiliation de la chair sa sublimation, sa sanctification aurait-on dit autrefois c’est très probable, du moins dans notre Occident encore marquée par le christianisme, bien plus qu’il ne le croit. Mais c’est là le constat qu’on peut faire, si tu veux, du point de vue de l’action « en train de se réaliser ». Du point de vue du résultat, en revanche, qui est la marque sur l’épiderme, on a une nudité transformée en texte, comme par le tatouage, et donc sa signification et sa valeur affirmative peut être ré-haussée aux yeux de la société par l’épreuve que le sujet s’est infligé. Tout dépend bien sûr ensuite du code culturel dans lequel la marque est saisie. Dans beaucoup de milieux la scarification, surtout si elle s’est effectuée sans conformité avec les canons esthétiques de la communauté, peut passer tout simplement pour révoltante et valoir à son auteur une exclusion complète du groupe, même dans des sociétés relativement individualistes comme la nôtre. Le tatouage aussi d’ailleurs.

 

 

 


LC : Comment interprètes-tu la dimension contemporaine de la nudité qui  tend à vouloir aller toujours plus loin, toujours au plus près, et qui privilégie le gros plan chirurgical dans le porno par exemple ?

 

Christophe Colera :  Il y a plusieurs dimensions là-dedans. Bien sûr il y a le fait que le regard du spectateur occidental du 20ème siècle (et, avec des nuances, du consommateur de médias occidentaux partout dans le monde) s’est habitué à la nudité, tout en gardant un arrière plan chrétien de fascination pour elle (l’origine de l’humanité, Adam et Eve, l’innocence). Du coup, il faut cerner la nudité de « plus près » pour entretenir l’excitation. D’où les gros plans. Déjà dans les années 60 les lecteurs des revues coquines aux Etats-Unis, un peu blasés, leur écrivaient pour pouvoir mieux voir les anus des filles.
C’est une course à la transgression, qui se double d’une seconde dimension que ceux qui s’intéressent à la neurologie commencent à peine à explorer : le trouble que la vue d’organes en gros plan provoque dans la perception qu’il a de son propre corps. Ce sont des sortes de « parasitages » des fonctions cérébrales que l’on connaît assez mal mais qui contribueraient au succès du hard core. Il faut voir que la peau n’est pas seulement un rempart, mais aussi un organe charnière qui à la fois reçoit des apports extérieurs (l’eau, le vent, les brûlures, les caresses, les coups etc), mais aussi « exprime » quelque chose de l’état intérieur du corps.
Du coup le souci pour ce qui se passe à la surface de la peau, peut aussi inviter à vouloir « percer » cette enveloppe de l’individualité, pour aller voir ce qu’il se passe en dessous, tout en sachant que cette pulsion scopique qui pousse à vouloir voir au-delà de la peau entraîne la mort de l’individu. Il existe une littérature maculine chrétienne médiévale sur ce qu’est la femme « sous la peau ». Georges Didi-Huberman a avancé l’hypothèse que cette thématique était présente à l’arrière plan de toute la peinture de Botticelli à la Renaissance, y compris de ses Vénus les plus pures. Et elle trouve sa réalisation explicite chez Sade, ou dans les éventrations après le viol auxquels les guerres donnent parfois lieu. Les gros plans sur les vagins lèvres écartées ou sur les anus sont à l’intersection du besoin de nudité de la peau que ressent le spectateur et de la recherche du « plus nu que le nu », du nu « de l’intérieur ». Comme si l’objet de son fantasme n’était jamais assez nu. Parce que le plaisir de la dénudation l’emporte sur la nudité elle-même.
Le fait que tout soit concentré dans la vision, sans trop d’exutoires tactiles, contribue peut-être à cette logique de la surenchère. Mais c’est un phénomène qui est aussi lié aux ambiguïtés du « don » que constitue la nudité (et spécialement la nudité féminine d’ailleurs) : parce que ce qui se donne dans la nudité, dans l’effeuillage du corps, se présente toujours comme une promesse non tenue. Ce qui s’annonce excède toujours ce qui s’obtient in fine. Cela peut aussi expliquer une volonté de compenser la frustration en allant « toujours plus loin ». En ce sens la phrase de Flaubert - « la contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette » - prononcée sur un ton mélancolique et morbide, fonctionne peut-être sur un mode plus conquérant chez beaucoup d’hommes, plus positif en somme dans l’inconscient du spectateur frustré. On a ça chez Nabokov quand son héros amoureux voudrait retourner Lolita comme un gant pour avoir ses organes à l’extérieur. Evidemment on parle là du porno et de la dénudation vus par les hommes. Le point de vue féminin là-dessus est peut-être différent, et, en tout cas, moins bien connu, moins documenté dans la littérature.


 

 


LC : Je suis curieuse de connaître ton point de vue sur la récente expo chinoise de sculptures réalisée à partir de cadavres humains. Plus nu que le nu. Quelle signification de la nudité, de l'intégrité de la personne et de la pudeur dans ce cas particulier ?

Christophe Colera : Dans la mesure où ce sont des écorchés il y a là aussi, comme dans les gros plans du X, la volonté de poursuivre la conquête de la nudité au-delà de l’épiderme. Et donc dans la mort de l’objet regardé puisque nul ne peut vivre sans sa peau. Mais cette volonté de connaître, de voir, et de posséder par le regard, heurte de front le tabou universel du respect des morts, dont Pascal Boyer a montré qu’il s’enracine dans une programmation cérébrale de l’homo sapiens qui lui fait à la fois aimer le souvenir de l’être qui lui était cher et ressentir comme insupportable sa présence à l’état cadavérique (programmation paradoxale, conflictuelle, dont l’homo sapiens et le néanderthalien ont dépassé les contradictions par les rituels funéraires et le deuil). La violation du tabou, qui obéit peut-être à une logique purement commerciale, provoque un trouble bien compréhensible. Mais il est intéressant de voir qu’elle n’est pas la première du genre. Par exemple les kukukuku en Papouasie vivent encore avec les cadavres fumés de leurs morts qu’ils exposent partiellement nus dans leurs huttes. Cette mise en scène de la nudité cadavérique a le mérite de mettre au jour les ambivalences de la nudité (ce que Freud appelait Eros et Thanatos, mais ce n’est pas un vocabulaire très adéquat ici), sa face obscure refoulée par notre société, comme est souvent refoulé, d’une manière générale ; dans le discours dominant tout ce qui rattache la nudité à la saleté, à la laideur, à la faiblesse, à la fragilité.

 

LC : Merci Christophe pour cet entretien tout aussi limpide et passionnant que ton ouvrage !



 




Christophe Colera, né en 1970, est docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, et titulaire d’une maîtrise de philosophie. Il a écrit en 2004 "Individualité et subjectivité chez Nietzsche" (L'Harmattan) puis plusieurs articles en rapport avec la construction sociale de la subjectivité. Sous pseudonyme, il a aussi publié divers essais et récits, ainsi qu'un roman. Il défend une conception "moniste" de l'humanité qui réconcilie l'anthropologie naturelle et l'angle d'approche des "sciences humaines".

 

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Published by Nudité pratiques et significations
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